Du rififi en Amazonie

Une fois de plus, des découvertes archéologiques intéressantes sont affublées d'un maquillage outrancier pour mieux passer dans les médias.
Depuis quelques jours, c'est par dizaines que paraissent des articles signalant la découverte d'une «immense fresque» qui s'étendrait sur treize kilomètres et qui daterait «de la période glaciaire» selon les uns, ou de 12.000 ans selon les autres, ou bien «de 12.500 ans», et l'on n'échappe pas à l'appellation de «Chapelle Sixtine des anciens» pour cette découverte effectuée «loin de toute civilisation». Ces peintures raconteraient «la colonisation de l'Amazonie il y a 12.000 ans», et représenteraient, entre autres choses extraordinaires, «un paresseux géant, un mastodonte ou encore des ongulés à trompe».

Pas de doute, c'est la découverte du siècle!

The Times of Israel
The Times of Israël, 13 décembre 2020

Sauf qu’il s’agit en réalité d’un ensemble de sites répartis dans une série de formations rocheuses signalées pour la première fois par le botaniste Richard Schultes, qui avait été envoyé en Amazonie en… avril 1943 pour y chercher des forêts d’hévéas, et dont le journal de voyage a servi à Ciro Guerra pour construire le scénario d’un film magnifique: El Abrazo de la serpiente.

El Abrazo de la serpiente


C’est ensuite Alain Gheerbrant, surtout connu aujourd’hui pour son
Dictionnaire des symboles, qui a fait connaître les peintures rupestres qu’il y avait repérées lors de L’Expédition Orénoque-Amazone, titre de son livre publié en… 1952.

Gheerbrant 1


Dans ce livre, rapidement devenu un classique de la littérature d'exploration, Alain Gheerbrant illustre quelques-unes de ces peintures:

Gheerbrant 2 copie
Extrait du Livre d'Alain Gheerbrant paru en 1952 (Merci à Luc-Henri Fage !)

Ce livre a connu plusieurs rééditions, dont une de luxe, sortie en 1953 avec un cartonnage… orné de plusieurs des peintures rupestres découvertes au cours de l'expédition:
Gheerbrant 3
Édition du livre Gheerbrant, par la nrf en 1953, avec cartonnage orné de reproductions de peintures rupestres.

Autant dire que l'existence de ces peintures est connue depuis quelques lurettes, et elles sont même étudiées par des spécialistes colombiens depuis des décennies. Alors d'où vient cet engouement soudain? Tout est parti de cet article paru dans la revue Quaternary International:

Quaternary

Gaspar Morcote-Ríos, Francisco Javier Aceituno, José Iriarte, Mark Robinson, Jeison L. Chaparro-Cárdenas, «
Colonisation and early peopling of the Colombian Amazon during the Late Pleistocene and the Early Holocene: New evidence from La Serranía La Lindosa».

Voici la traduction du résumé:

«Des recherches récentes menées dans la Serranía La Lindosa (département du Guaviare) fournissent des preuves archéologiques de la colonisation du nord-ouest de l'Amazonie colombienne au Pléistocène tardif. Des fouilles préliminaires ont été réalisées sur les sites archéologiques de Cerro Azul, Limoncillos et Cerro Montoya (département de Guaviare, Colombie). Les dates obtenues dans trois abris-sous-roche distincts établissent la période de colonisation initiale de la région entre ~12 600 et ~11 800 cal BP. Les contextes ont livré des milliers de restes de faune, de flore, d'artefacts lithiques et de pigments minéraux, associés à de nombreuses et spectaculaires peintures rupestres ornant les parois des abris. Cet article présente les premières données de cette région, datant la période du peuplement, décrivant les stratégies de subsistance, examinant l'adaptation humaine à ces paysages en transition.»

L'article présente le résultat de fouilles effectuées dans l'abri de Cerro Azul, et de deux sondages d'un mètre carré réalisés dans ceux de Limoncillos et Cerro Montoya. Ces abris de la zone montagneuse appelée Serranía La Lindosa se trouvent à environ cent soixante kilomètres au nord de Chiribiquete, la zone d'art rupestre voisine connue depuis longtemps.
Après avoir rappelé que la première occupation humaine de l'Amazonie colombienne se situe vers 11.000 à 9000 ans avant nos jours, les auteurs publient la série de dates qu'ils ont obtenues dans les trois abris étudiés. Il y en a treize, dont onze proviennent de Cerrro Azul, les deux autres venant des deux autres sites. Ces dates confirment en gros les précédentes, en les vieillissant même un peu, mais elles sont assez variées: la plus ancienne remonte aux environs de 20.000 ans, d'autres tournent autour de 12.000 ans, d'autres vers 9000 à 7000, d'autres encore vers 3000-2700, et la plus récente se situe vers 472-308. Certaines sont difficiles à interpréter, comme celles de 20.464-20.044 CalBP et de 19.619-19.257 CalBP, qui ont été obtenues sur des charbons et qui pourraient fort bien résulter d'un incendie naturel. Les dates des environs de 12.000 ans et de 9000-7000 ans ont été obtenues sur des graines de palmier carbonisées qui se trouvaient dans un milieu clairement anthropique, de même que celles des environs de 3000-2700, correspondant aux couches dans lesquelles apparaît la céramique. L'important, du point de vue de la datation de l'art rupestre est que rien n'oblige à attribuer les peintures à telle ou telle de ces périodes.

Les auteurs soulignent la ressemblance des peintures visibles sur les sites qu'ils ont étudiés (Cerro Azul, Limoncillos et Cerro Montoya) avec celles de Chiribiquete, mais ils ne présentent aucun élément permettant de les dater objectivement. Ils disent y avoir observé des représentations de cerfs, tapirs, alligators, chauve-souris, singes, tortues, serpents, porcs-épics, entre autres figures zoomorphes. Ils estiment que, dans ce répertoire animalier, se trouveraient des images de la mégafaune disparue, assez réalistes pour pouvoir être identifiées. Il s'agirait de paresseux géants, de camélidés, de chevaux quaternaires et d'ongulés ressemblant au
Xenorhinotherium ou au Macrauchenia:

Macrauchenia
Reconstitution du Macrauchenia, qui aurait été représenté par les peintres de l'Amazonie. Cette espèce a disparu il y a environ 10.000 ans.

Parmi ces figures se trouverait celle-ci, que les auteurs identifient comme la représentation d'un mastodonte, «montrant une trompe et la protubérance caractéristique de la nuque»:

Mastodon
Peinture rupestre supposée représenter un mastodonte, selon les auteurs (d'après Morcote Ríos et al. , Fig. 13-b).

Il suffit de comparer cette peinture avec une reconstitution de cet animal pour juger de son degré de «réalisme»:


Mastodon 2


Il saute aux yeux que lorsque les auteurs écrivent que la peinture qu'ils publient montrerait bien «la protubérance caractéristique» de cet animal, ils font preuve d'une rare inconséquence, puisque cette protubérance n'existe pas chez cette espèce: c'est chez le mammouth, qu'on la trouve !

Et pourtant, ce sont bien de tels rapprochements, en fait hautement discutables et nullement convaincants, qui sont utilisés par les auteurs pour «dater» les peintures et les placer à la fin du Pléistocène, époque où vivaient les mégaherbivores aujourd'hui disparus. Les spéculations qui viennent d'être publiées sont d'autant moins convaincantes que les 4930 restes de mammifères découverts lors des fouilles de Cerro Azul sont en majorité des os de petits rongeurs, en particulier paca (
Cuniculuspaca) ou capibara (Hydrochoerus hydrochaeris). Il y a également des tatous, mais aucun animal de grande taille: pas un seul pécari, tapir, primate ou félin. De plus, à en juger d'après les photographies, que des peintures se soient aussi bien conservées pendant autant de temps serait sans précédent. Un âge de plus de dix mille ans paraît extraordinaire dans de telles conditions de conservation, et affirmer une aussi haute ancienneté demanderait une démonstration extrêmement solide. En attendant une telle démonstration, il paraît plus raisonnable de supposer qu'elles n'ont que quelques siècles, ou tout au plus quelques millénaires.

On le voit, dans l'annonce mille fois répétée selon laquelle on viendrait tout juste de découvrir une paroi de treize kilomètres qui serait couverte de peintures remontant à 12.500 ans et montrant des représentants de la mégafaune, rien n'est vrai!

L'énorme bruissement (buzz) orchestré autour de ces peintures semble bien être au service de la promotion d'un film documentaire, ainsi que plusieurs sites le rapportent:

«
La découverte a été faite l'année dernière, mais a été gardée secrète jusqu'à présent, car elle a été filmée pour une grande série documentaire intitulée "Le mystère de la jungle": Lost Kingdoms of the Amazon", qui sera diffusée en décembre.»

Tout cela pour promouvoir un film sur
Les Mystères de la Jungle? Ses auteurs n'ont pas peur des clichés, apparemment.

Lassés par de tels effets d’annonce accompagnés d'articles tonitruants, plusieurs spécialistes colombiens ont réagi et publié des communiqués rappelant qu'ils étudient ces peintures depuis longtemps. C'est le cas de Guillermo Muñoz, qui dirige le GIPRI (
Grupo de Investigación de Arte Rupestre), et de Judith Trujillo Téllez, chercheuse du même groupe, qui rappellent tous deux que le GIPRI documente systématiquement les peintures de la Serranía La Lindosa depuis 2017, en réalisant une couverture photographique de très haute qualité et en pratiquant des analyses des pigments — lesquels sont inorganiques et ne peuvent donc être directement datés. La Serranía La Lindosa est une zone d'une quarantaine de kilomètres de longueur, où tous les sites ne sont pas encore inventoriés: les chercheurs et les habitants de la région en signalent de nouveaux très régulièrement.

Relevé Chiribiquete
Relevé des peintures de l'Abri des Jaguars, Chiribiquete (d'après Argüello García & Martínez Celis 2012, fig 21.3, modifiée)

Suite à quelques explications données sur
FaceBook, j'ai reçu un commentaire disant «On s'en fiche, de tout ça, le principal c'est que ces peintures existent». Je crois au contraire qu'on ne peut pas du tout être indifférent à ces questions, notamment pour les raisons suivantes:

— Appeler «Chapelle Sixtine» un ensemble de peintures rupestres de Colombie, c'est renouer avec un réductionnisme et un ethnocentrisme qu'on espérait disparus, et qui remonte à l'époque des premières grandes découvertes d'art pariétal, Joseph Déchelette ayant ainsi dénommé Altamira en 1904, l'abbé Breuil ayant ensuite fait de même pour Lascaux en 1940. Agir de la sorte, c'est de plus plaquer sur les sites ainsi surnommés une conception du sacré extrêmement datée, en suggérant qu'ils seraient associés à quelque chose comme une «religion préhistorique», ce qui est commettre un énorme anachronisme, ainsi que je l'ai expliqué
précédemment sur ce blog.

— Quand elle n'appuie pas sur la corde ethnocentrique, la communication autour de ces sites rupestres joue de deux autres cordes agréables aux oreilles occidentales: celle de la jungle impénétrable au cœur de laquelle s'enfoncent quelques savants excentriques, et celle de la découverte d'une antique civilisation dont les vestiges sont miraculeusement retrouvés au fond d'une vallée perdue. Ainsi sont réunis tous les ingrédients des «
Lost race tales» ayant assuré le succès de maints site archéologique, ainsi que je l'ai abondamment montré dans La Dame Blanche et l'Atlantide.

— Une fois de plus, des publications touchant à l'archéologie sont mises en valeur sur la base d'un critère du type «Plus c'est vieux, plus ça va faire du bruit.» Cela devient habituel dans ce domaine, où il faut avoir découvert le premier ceci ou le plus ancien cela pour avoir une chance d'être médiatisé, ou même — bingo ! — être héroïsé par un documentaire.

— Il y a de quoi s'interroger sur la qualité réelle de certaines grandes revues dites internationales au seul prétexte qu'elles publient en anglais, quand elles laissent passer des informations aventureuses, ou insuffisantes, ou même fausses, assorties d'interprétations qui ne peuvent que faire sourire les spécialistes. Par qui de tels articles ont-ils été expertisés?

— Une fois de plus également, tout se passe comme si les études publiées dans d'autres langues que l'anglais — et dans des «petites» revues — n'existaient tout simplement pas (ici, vous gagnez trois points sur votre h-index, mais vous retournez sur la case
ethnocentrisme). L'impératif illusoire de devoir publier dans une prétendue «langue internationale» est plus que jamais catastrophique.

- — o O o — -


NB: On peut écouter
ici une émission de Radio Colombia qui considère que toute l'affaire relève d'un «regard colonial» sur de prétendus «mystères de la jungle» en réalité étudiés depuis une soixantaine d'années, et suivre une conférence donnée en 2019 par Guillermo Muñoz sur l'art rupestre de la Serranía La Lindosa.


Compléments bibliographiques:


Argüello García Pedro María, & Diego Martínez Celis 1012. «Rock Art Research in Colombia.» In Paul G. Bahn, Nathalie Franklin, & Matthias Strecker [Ed.], Rock Art Studies. News of the World IV, p. 319–328. Oxford: Oxbow Books.

Baena Preysler Javier, Santafé Carrió, Elena, & Concepción Blasco Bosqued 1992. «Hallazgos de arte rupestre en la serranía de Chiribiquete, Colombia. Misión arqueológica 1992Rupestreweb http://www.rupestreweb.info/chiribiquete.html.

Baena Preysler Javier, & Concepción Blasco Bosqued 1995. «Digital Images Processing Applied to Rock Art Sites: Project Serra del Chiribiquete (Colombia).» [Ed.],
CAA95 Interfacing the Past, 31 Marzo-2 Abril, Leiden.

Baena Preysler Javier, Concepción Blasco Bosqued, Thomas Van der Hammen
et al. 1996. «Pinturas rupestres y ocupación humana en la Sierra del ChiribiqueteRevista de Arqueología 180: 14-23.

Castaño-Uribe Carlos, & Thomas Van der Hammen. 1998.
Parque nacional Chiribiquete. La peregrinación de los jaguares. Bogotá: Ministerio del medio Ambiente / Unidad admisnistrativa especial del sistema de parques naturales, 99 p.

Castaño-Uribe Carlos, & Thomas Van der Hammen. 2006.
Arqueologia de Visiones y Alucinaciones del Cosmos Felino y Chamanistico de Chiribiquete. Bogotá: Unidad Administrativa Especial del Sistema de Parques Nacionales de Colombia / Ministerio del Medio Ambiente, Vivienda y Desaroolo Territorial, 227 p.

Castaño-Uribe Carlos 2008. «
Tradición Cultural ChiribiqueteRupestreweb http://www.rupestreweb.info/chiribiquete2.html.

Castaño-Uribe Carlos 2015. «Algunos de los arquetipos del Paleoarte de Chiribiquete (Colombia) en la fase Ajajú: una aproximación arqueológica para entender el concepto de Jaguaridad y la definición de una tradición cultural que se remonta al paleolítico continental.»
In Aldo Bolaños [Ed.], Amazonas. Ruta millenaria II. El curso de los ríos, los pueblos y sus territorios, p. 39–55. Lima: Petroperú / Ediciones Copé.

Marriner Harry A. 2002. «Dart-Thrower Use Depicted in Colombian Rock Art.»
INORA 32: 25-28.

Rostain Stéphen 2019. «Un Lascaux en Amazonie.»
Pour la Science 498: 24-35.

Trujillo Téllez Judith. 2018.
Estudios Arqueométricos, Documentación y Registro del Arte Rupestre de la Serranía de la Lindosa y Raudal del Guayabero Departamento del Guaviare. Bogotá: Instituto Colombiano de Antropología e Historia, ICANH, 104 p.

Urbina Fernando, & Jorge Peña 2016. «Perros de guerra, caballos, vacunos y otros temas en el arte rupestre de la serranía de La Lindosa (río Guayabero, Guaviare, Colombia): una conversaciónEnsayos: Historia y Teoría del Arte 20: 7-37.


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