La paréidolie fait encore une victime!

Une physicienne italienne pense avoir découvert de nouveaux géoglyphes sur Google Earth...

Amelia Carolina Sparavigna est une physicienne italienne de la faculté de Turin, à la production scientifique abondante et qui a contribué à la mise au point de logiciels de traitements d’image permettant la détection automatique des contours. Quelques exemples des premiers résultats obtenus sont visibles ici. Avec son collègue Roberto Marazzato, elle a notamment conçu un logiciel libre dénommé AstroFracTool, destiné à l’amélioration des photographies du ciel qu’utilisent les astronomes. Une présentation de ce logiciel et de l’algoritme utilisé se trouve dans cet article, et le logiciel lui-même peut se télécharger ici.

Amelia Sparavigna a eu la bonne idée d’appliquer ce type de logiciels à d’autres objets que ceux qu’étudient les astronomes. Par exemple, en délimitant plus précisément les caractères et en les séparant nettement du bruit de fond de leur support, leur emploi facilite la lecture de textes antiques, notamment des manuscrits de la mer Morte, ainsi que le montre
cette publication.


En utilisant également un autre logiciel, Iris, conçu par Christian Buil, elle a montré comment améliorer considérablement les images en basse résolution de Google Earth. Cet autre logiciel, qui peut se télécharger ici, lui a permis de détecter des détails jusqu’alors passés inaperçus, en particulier un cratère situé près de la vallée du Nil, ainsi qu’on peut le lire dans un article publié en septembre dernier dans arXiv et téléchargeable ici.

Jusque-là, donc, tout allait bien.

Mais voici qu’Amelia vient d’écrire, sur les
géoglyphes de la région du Titicaca, un opuscule qu’on peut lire ici:


Appliquant ses logiciels aux images de Google Earth, elle n’a pas tardé à isoler arbitrairement et « améliorer » des ensembles de traits susceptibles d’évoquer des figures anthropomorphes. Par exemple ces champs, disposés (par hasard) de telle sorte qu’il soit possible d’y voir un oiseau :


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L’ornithomorphisme du motif est essentiellement dû à la présence d’un point d’eau interprété comme œil, selon une analogie commune et ancienne (cf. le mot arabe ’ayn عين qui signifie à la fois œil et source). La forme d’oiseau, approximative, n’est due qu’au hasard, et on trouve dans la nature d’innombrables jeux de formes similaires, dont les exemples réticulaires sont fréquents. Loin de nous faire connaître des géoglyphes inédits, les publications d’Amélia Sparavigna ne nous donnent donc en réalité que de nouveaux exemples de cette paréidolie que nous avons tous expérimentée: notre œil commence par « s’accrocher » à un ou deux points (ou cercles, trous, etc.) que nous interprétons comme un œil ou deux, puis nous cherchons à reconstruire mentalement l’image d’un visage ou d’un être vivant à partir de ces points. Sur cette lancée, le moindre indice vient rapidement conforter la vision du départ, et l’on peut assez vite en arriver à des absurdités telles que l’interprétation, comme géoglyphe antique, de cette image :


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Comment? vous ne voyez rien de spécial? Pourtant, cette figure est publiée par l’analyste italienne comme étant des plus impressionnantes de sa collection. Heureusement, dans ses publications, elle joint à la vue originale de Google Earth une photo traitée par ses soins et rubriquée de manière à faire apparaître... un serpent pointant une langue bifide vers un gros mammifère qui vient le mordre :


Il est évident ici que ce sont deux points d’eau, interprétés comme figurant les yeux de ces deux protagonistes imaginaires, qui ont motivé la lecture de l’ensemble. Ne suivant que son intuition pour compléter ses images afin d’obtenir des formes plus ou moins zoomorphes, Amelia Sparavigna oublie tout simplement que ses tracés sont arbitraires: il serait possible d’en proposer d’autres, innombrables, en suivant diversement les milliers de formes que dessinent sur le terrain chemins et contours de propriétés. Et elle oublie aussi que, pour qu’il s’agisse de véritables géoglyphes, il faudrait que les éléments qu’elle utilise dans ses tracés soient tous contemporains entre eux, ce qui est très loin d’être prouvé.
Il apparaît donc qu’avant de poursuivre sa recherche de géoglyphes virtuels, elle ferait bien de relire les carnets de Léonard de Vinci, qui donnait ce conseil aux apprentis peintres:

« Si tu regardes des murs souillés de beaucoup de taches ou faits de pierres multicolores avec l’idée d’imaginer quelque scène, tu y trouveras par analogie des paysages au décor de montagnes, rivières, rochers, arbres, plaines et collines de toutes sortes. Tu pourrais y voir aussi des batailles et des figures aux gestes vifs, et d’étranges visages et costumes et une infinité de choses. »

J’ajouterais volontiers que désormais, faute d’avoir un vieux mur souillé près de chez soi, il suffit de contempler les images de Google Earth sur son écran d’ordinateur. Enfin, pour une fois, contrairement à ce qui s’est passé dans de multiples cas précédents de paréidolie (*), on a au moins échappé aux interprétations extra-terrestres ou religieuses (si l’on veut bien me pardonner cette redondance).

JLLQ




(*) J’en commente quelques uns dans mon livre Des Martiens au Sahara.





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