Chamanisme saharien et spores extrêmes

Bien que réfutée depuis des années, l'idée d'un chamanisme saharien renaît toujours, alors même qu'aucun élément nouveau n'est susceptible de la renforcer.

Le magazine Geo vient de publier, sous la plume de Roxane Merlot, un article sur les images rupestres de la Tasile-n-Ăžžǝr qui aligne les perles.

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Dès le début, il est affirmé que les «artistes préhistoriques ont peint et sculpté une ménagerie d'animaux, sauvages et domestiqués, ainsi que des plantes…» alors qu'on ne connaît aucune sculpture de plante dans le massif… mais il s'agit peut-être là d'une maladresse d'expression.
Ensuite, l'article évoque les «têtes rondes» en affirmant qu'il s'agirait de «figures humanoïdes aux têtes surdimensionnées qui semblent voler.» Or il s'agit ici du «style des Têtes Rondes», style pictural dans lequel ont également été représentés des zoomorphes, et ce style n'est pas du tout défini par un quelconque surdimensionnement des têtes, mais par une série de critères qui ont été bien mis en évidence par Frédérique Duquesnoy dans sa thèse, et qui concernent le ductus, l'épaisseur du contour, les aplats internes, etc.

Tableau styles

Le traitement statistique des traits stylistiques par analyse des correspondances multiples permet d'identifier de façon claire, vérifiable, reproductible, divers types de styles, en les opposant entre eux trait à trait.

ACP styles

Il est donc totalement erroné de parler des «têtes rondes» à la façon dont le fait l'article, lequel aggrave son cas en ajoutant que ces images seraient «datées de 9500 à 7000 av. J.-C.». Eh bien, non: ces images ne sont pas «datées». Elles ont fait l'objet de nombreuses hypothèses chronologiques, et bien des publications ont cherché à les vieillir considérablement (les faisant parfois remonter au Pléistocène), mais le seul élément factuel à ce sujet est la datation d'un ancien sol que nous avons obtenue par la méthode OSL à Sefar, et qui démontre que ce style de peintures doit localement être plus récent que 9-10 ka.

Dates OSL
Niveau d'insolation comparé à la déviation du niveau de la mer et aux informations climatiques et culturelles durant le Pléistocène et l'Holocène. Épisodes climatiques majeurs dans le Sahara holocène: 1: Grand Humide, 2: Aride médio-holocène, 3: Humide néolithique, 4: Aride postnéolithique, 5: Troisième Humide, 6: Dernier Aride. Événements culturels : RH: Peintures dans le style tête ronde (période ici entourée en rouge), BVN: Peintures dans les styles pastoraux, D: Premiers Bovidés domestiques au Sahara central (d'après Norbert Mercier, Jean-Loïc Le Quellec et al. 2012. «OSL dating of quaternary deposits associated with the parietal art of the Tassili-n-Ajjer plateau (Central Sahara).» Quaternary Geochronology 10: 367–373).


Ces peintures sont donc plus récentes, mais de combien? Personne ne le sait. Et elles ne sont pas «datées»: c'est le sol sur lequel marchaient les peintres qui l'a été, et pas elles (nous avons essayé de le faire, mais sans succès à cause du manque de matière organique dans les prélèvements).

Mais le pire est à venir. L'article assène en effet que: «
En 1956, l'ethnographe français Henri Lhote pensait que ces peintures auraient pu être des représentations d'extraterrestres». C'est faux. Tout ce qu'a écrit Lhote, dans son livre sur ce qu'il surnommait les «Fresques du Tassili», c'est que la tête de ces figures «évoque l'image que nous nous faisons communément des Martiens» (p. 77 de l'édition de 1973). Que n'avait-il écrit là! Une palanquée d'analystes rapides en ont déduit qu'il avait annoncé la découverte d'images de véritables extraterrestres, selon une idée fausse que lui prête encore aujourd'hui Roxane Merlot. Cette affirmation a pourtant été mille fois réfutée (voir par exemple mon article de 1993: «Les Martiens du Sahara. Naissance et postérité d'une légende.» Ovni-Présence 51: 4-18), et Lhote lui-même a ironisé a son propos:

«Dès notre séjour au Tassili, nous avions reçu un abondant courrier qui fut pendant longtemps la grande distraction des heures de repos. Il nous parvenait des lettres portant des timbres de toutes couleurs, en provenance des pays les plus divers. Les unes, de caractère parfaitement sérieux, émanaient d'institutions scientifiques ou de savants étrangers, mais d'autres étaient beaucoup plus fantaisistes. Plusieurs correspondants tenaient à nous expliquer à tout prix que nos «Martiens» étaient en réalité des «Jupi-terriens» (sic), que nos soi-disant révélations n'étaient que la banale confirmation de connaissances depuis longtemps acquises par les «initiés» de telle secte théosophique et que les savants officiels, dans la catégorie desquels on me faisait l'honneur de me placer, n'avaient encore rien compris à rien, et ne comprendraient jamais rien.»

Hélas, la perspective de bonnes ventes est souvent plus forte que l'amour de la vérité! La suite de l'article affirme qu'on voit sur les peintures sahariennes «les images de personnes en lévitation, ainsi que des personnages masqués, comme des 'chamans'». Qu'importe si l'hypothèse d'un chamanisme saharien, un temps en vogue, a été plusieurs fois réfutée (notamment dans mon article de 2001: «Shamans and Martians: the same struggle!» In Henri-Paul Francfort, & Roberte N. Hamayon [Ed.], The Concept of Shamanism: Uses and Abuses, p. 135–159. Budapest: Akadémiai Kiado, Bibliotheca Shamanistica 10)!

Mieux: le même article poursuit dans l'absurde en nous disant que ces «chamans» ont «
de gros champignons jaillissant de leurs corps», et qu'il s'agirait là des «premières représentations de l'utilisation rituelle de champignons psychotropes producteurs de psilocibyne», selon une idée de Giorgio Samorini qui ne nous rajeunit pas, puisqu'elle figure déjà dans un article qu'il a publié en 1989 («Etnomicologia nell’arte rupestre sahariana (Periodo delle "Teste Rotonde").» Bollettino Camuno Notizie 6 (2): 18-22). Depuis cette date, il répète toujours cette hypothèse sans jamais avoir trouvé en trente-trois ans rien qui puisse la conforter. Mais il faut croire qu'elle lui plaît toujours autant. Seule nouveauté, un article de la même farine publié en 2012 affirme que lesdits «champignons» seraient identifiables comme Psilocybe mairei.

À quoi bon tenter une énième réfutation de ces affirmations gratuites qui figurent maintenant en bonne place dans
Wikipedia? Il suffira de souligner qu'avant de chercher à identifier l'espèce desdits «champignons», et avant de leur supposer un usage hallucinogène, il aurait fallu commencer par démontrer que les images concernées représentent bien des champignons, ce qui est très loin d'être assuré.

Cet épisode livre donc une nouvelle illustration de l'apologue de la Dent d'Or de Fontenelle. En effet, voici ce qu'il écrivait dans sont Traité des Oracles, publié en 1687:

Citation Fontenelle

Fontenelle concluait: «Évitons le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point».

Suivre ce précepte éviterait aujourd'hui d'interpréter par des rituels chamaniques ou des quêtes d'hallucinations ce que rien ne démontre être des représentations de champignons.

Ceci étant dit, je sais bien que l'usage est de ne pas donner ses coins à champignons, mais pour information, voici l'une des images (provenant de I-n-Awan
ɣet) où nos auteurs en voient:

Jabbaren


Et en voici une autre, de Ti-n-Tazarift, d'après une photo de Jean-Dominique Lajoux, car ce document est aujourd'hui très peu visible:

T-n-Tazarift


Bref: vraiment pas de quoi faire une omelette.












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