Vous avez bien dit "Préhistoire des religions" ?

La « préhistoire des religions », ou la quête d’une illusion…

La revue Religions et Histoire vient de consacrer le dossier de son numéro d’été à la «Préhistoire des religions.»

Dès la première page de ce dossier, il est affirmé que le mot « religion » viendrait du latin 
religare, «lier», «attacher». Clair et net, qu’on se le dise.

Eh bien non, désolé, c’est bien plus compliqué que cela! Le mot religion vient certes du latin
religio, mais l’origine de ce dernier terme est très controversée. En réalité, elle est toujours discutée, même si ce mot semble avoir tout d’abord désigné le «scrupule» (cf. mihi religio est: «j'ai scrupule de» ). En 1966, dans son énorme livre sur La religion romaine archaïque, George Dumézil rappelait que religio désignait à l'origine «non pas un élan, ni aucune forme d’action, mais un arrêt, l’hésitation inquiète devant une manifestation qu’il faut avant tout comprendre pour s’y adapter. »

Certes on a répété mille fois:

— que Lactance (mort vers 325) écrivait (
Divinae institutiones, IV, 28) que «Le nom de religion vient du lien dont nous sommes attachés à Dieu : la piété nous tient comme liés à lui, et nous oblige à le servir comme notre maître et lui obéir comme à notre père. Lucrèce l'a mieux expliqué, quand il a dit qu'il dénouait les nœuds de la religion» ( diximus nomen religionis a vinculo pietatis esse deductum, quod hominem sibi deus religaverit. Melius ergo id nomen Lucretius interpretatus est, qui ait, religionum se nodos exsolvere.)

— que tout en acceptant l’idée du «lien», Servius déclarait le mot synonyme de peur: «
religion, c’est-à-dire peur; elle est appelée religion, de ce qui lie l’esprit» (Aen. 8, 349: religio id est metus, ab eo quod mentem religet dicta religio.)

— que saint Jérôme, mort en 420, écrivit que «
Religion est dit provenir de religando, lier ensemble» (Comment. in Amos III, 9: Religio a religando dicta.)

— que saint Augustin (mort en 430) précisa que «
La vraie religion est celle où l’âme se relie elle-même au Dieu unique par la réconciliation quand elle s’en est déliée par le péché» (De quantitate animae, 36,80: Est enim religion vera, qua se uni Deo anima, unde se peccato velut abruperat, reconciliatione religat.)

— que ce type d’affirmation fut repris par de très nombreux auteurs, d’Isidore de Séville pour qui «
la religion est ainsi appelée, parce qu’elle relie notre âme au Dieu unique par le lien du service pour lui rendre le culte qui l’honore» (Etymologiae VIII, 2, 2: Religio appellata, quod per eam uni Deo religamus animas nostras ad cultum divinum vinculo serviendi) à César-Guillaume de La Luzerne affirmant dans ses Dissertations sur la loi naturelle et sur la révélation en général (p. 278) que «Le nom même de la religion vient de ce qu’elle nous lie, de ce qu’elle nous unit à Dieu», ou Heinrich Bullinger développant en sa quatrième Décade l’opinion selon laquelle «la vraie religion n’est rien d’autre qu’une amitié, un lien et une unité avec le véritable Dieu vivant et éternel».

Le problème, c’est que bien d’autres étymologies ont également été proposées. Cicéron faisait remonter ce mot à
relegere,  «relire», donc  réflexion, méditation, recueillement», tandis que d’autres ont préféré le faire venir de eligere «choisir», ou — comme le fit Masurius Sabinus (juriste romain du Ier siècle) — le tirer de relinquere «laisser, mettre à distance.»

De toutes ces étymologies, seules celles par
religere et religare sont acceptables du point de vue philologique, et aucun argument vraiment contraignant n’a jamais été avancé en faveur de l’une plus que de l’autre, malgré les flots d’encre déjà déversés sur ce sujet (voir par exemple ici, ou encore ). Il en résulte que l’appel à l’étymologie n’a donc ici d’autre but que de corréler l’opinion des auteurs à une autorité originelle en réalité mythique. Ouvrir un dossier sur l’origine des religions en affirmant que
«L’élaboration intellectuelle se fonde d’abord sur ce qui lui échappe. Étendue à l’ensemble d’une ethnie, la composante sacrée, intangible et ‘vraie’ de la pensée constitue un corpus aussi complexe et structuré que les activités sociales qu’elle justifie. Quel qu’en soit le nom utilisé localement (justice, démocratie, Bible, mythologie, sagesse, etc.), il s’agit toujours et exclusivement de ‘religion’ au sens premier (du latin religare, ‘lier’, ‘attacher’ )»
… ce n’est pas du tout faire de la science; c’est défendre une opinion certes respectable, mais très contestable. C’est surtout commettre un très regrettable anachronisme, soit en transposant à notre époque la signification originelle qu’on prête au mot latin sans la démontrer, soit en supposant que notre mot «religion» recouvrirait le même champ sémantique que le mot latin religio, et dans ce cas l’anachronisme se double d’ethnocentrisme.

Pourtant, la simple lecture des définitions données par les Pères de l’Église devrait inciter à la prudence. On l’a vu ci-dessus, elles font régulièrement appel au « Dieu unique » et à la « vraie foi »: il est manifeste que ce sont des plaidoyers
pro domo, usant de l’étymologie (réelle ou supposée) comme d’une autorité née de la langue elle-même, et donc, à n’en pas douter, divine. D’où la réflexion d’Émile Benveniste: «Il n'est pas fortuit que ce soit seulement chez les écrivains chrétiens qu'apparaît l'explication de religio par religare» (Vocabulaire des institutions indo-européennes, T. 2, p. 272).

Mais Benveniste lui-même prête le flanc à la critique: en consacrant aux termes
religio et superstitio tout un chapitre de ses deux volumes sur Le vocabulaire des institutions indo-européennes, il pourrait laisser croire que les référents de ces mots proviennent du fond indo-européen commun, alors qu’ils n’appartiennent en réalité qu’à la latinité, et de là au christianisme. Transposer ces termes dans l’espace et le temps, jusqu’à parler, comme on l’a trop longtemps fait, d’une «histoire des religions», c’est pratiquer un ethnocentrisme discret, mais très efficace, et il en est de même si l’on envisage la possibilité d’une «préhistoire des religions.»

Il y a une certaine naïveté à croire que les préhistoriens seraient bien armés pour étudier ladite «préhistoire des religions», car cette expression est un piège. Si l’on ne s’y arrête, elle nous fait croire qu’il aurait existé quelque chose comme une «religion préhistorique»: aux préhistoriens d’en retrouver les traces. Mais avant de se précipiter à la recherche de celles-ci, n’aurait-il pas fallu auparavant s’interroger sur la transposition de cette notion à un aussi lointain passé?

Pour bien comprendre en quoi la notion même de «religion(s) de la préhistoire» n’a aucun sens (malgré les nombreux livres et articles dont cette expression est le titre), il est préférable de s’éloigner des étymologies latines, et même indo-européennes, pour examiner ce qu’en disent deux textes protohistoriques célèbres: la
Genèse et Le Livre de Josué. On découvre alors que le même mot, eved (עֶבֶד), y est utilisé pour désigner à la fois:

1/ les esclaves du pharaon
(ainsi en Genèse 41, 37; 41, 38 ou Exode 10, 7),

2/ le serviteur d’Abraham (par exemple en
Genèse 24, 34: וַיֹּאמַר: עֶבֶד אַבְרָהָם, אָנֹכִי «Et il dit: Je suis le serviteur d’Abraham» ),

3/ «Moïse, esclave/serviteur de Dieu» (ainsi que dit dans Josué 1, 1:
עֶבֶד יְהוָה).

En d’autres termes, de même que la vie de l’esclave est toute entière définie par son devoir de service et s’y réduit, de même la vie de « l’esclave » de dieu consiste à le servir. Dans une telle conception du monde, il n’est donc nul besoin d’un terme pour définir ce qui serait la religion: c’est toute la vie qui est « religion », et il n’est rien qui ne soit religieux. Des vues comparables ont survécu en arabe, et justifient les anthroponymes tels que Abdallah (
ʾabd-Allāh عبد الله «serviteur/esclave d’Allāh» ), Abdelwahad (ʾabd al-Wāad عبد الواحد «serviteur/esclave de l’Unique» ), etc.

De ce point de vue, donc, « la religion » n’existe pas. Du reste, il n’existe en hébreu biblique aucun terme susceptible de s’y référer. Dans la
Bible, un seul mot est traduit par «religion»: c’est dat (דת) qui ne trouve que dans des livres relativement tardifs (Esther, Deutéronome) et qui est un emprunt au vieux perse dāta «loi, décret, coutume, règlement» (voir ici et , et Prods Oktor Skjærvø 2003: 2, 25, 29, 71, 91… — et le Livre d’Esther est attribué à Esdras/ Ezra עזרא, qui vécut en Perse). Dans la littérature rabbinique, on emploie le mot din ( דין) « loi, jugement », dont les origines sont très anciennes (cf. l’akkadien dinu: « décision, verdict, jugement, punition », d’où aussi l’arabe dīn دين). Il est clair que les anciens Sémites considéraient ce que nous appelons «religion» comme un ensemble de lois, de règlements à accomplir scrupuleusement pour éviter la colère divine.

Les premiers chrétiens héritèrent de ces conceptions, qui s’opposaient à la notion romaine de
religio, ce pourquoi le christianisme fut déclaré religio illicita. Aux yeux des Romains, cette «religion» apparaissait en effet comme une superstitio judaïca, c’est-à-dire une superstition dérivée du Judaïsme. La catégorie de religio n’avait aucun équivalent dans les autres langues de l’époque, et Cicéron l’utilisait pour définir la romanité par rapport aux autres peuples civilisés. C’est Tertullien, premier écrivain chrétien à écrire en latin, qui, dans un véritable coup de force sémantique opéré en l’an 197, utilisa le premier le mot religio pour désigner le christianisme (Apologétique, XVI, 14 — pour une excellente mise au point sur la double opposition religio/supersitio et Romain/non-Romain, voir cet article de Maurice Sachot).

Si la notion de « religion » était inconnue des rédacteurs de la Bible et encore des chrétiens avant la fin du deuxième siècle, qu’en était-il durant «la» Préhistoire?

C’est très simple: on n’en sait absolument rien, et la quête de prétendues « religions de la préhistoire » est parfaitement vaine.















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