Des stéréotypes sexistes dans les muséums d'histoire naturelle, vraiment?

Sex-ratio, stéréotypes sexistes et biais de collectes
Un récent article du Huffington Post évoque «Les stéréotypes sexistes infiltrés jusque dans les muséums d’histoire naturelle.» On y affirme que 40% des oiseaux et 48% des mammifères conservés dans cinq grands musées de référence sont des femelles. Selon cet article, cela serait dû au fait que jusqu’au XIXe siècle, les personnes chargées des collections dans les musées étaient «pour l’essentiel des hommes», et que «si la sociologie a changé depuis, cela ne s’est pas reflété dans les collections». En conséquence, les muséums devraient donc «prendre conscience de ces stéréotypes et avoir à l’avenir une approche plus équilibrée.»

Huffington

Cet article interprète une dépêche AFP largement reprise dans de nombreux médias qui répètent tous en chœur que les muséums d’histoire naturelle seraient «infiltrés» par les stéréotypes sexistes (exemples
ici et ).

Pourtant,
l’article original ne dit pas du tout cela.

Il est beaucoup plus mesuré, et donne des chiffres plus précis. Ceux de 40% et 48% concernent seulement les spécimens dont le sexe est identifiable, car pour ce qui est des oiseaux, 49% des spécimens observés dans les muséums étudiés n’ont pas pu être attribués à un sexe particulier, cette proportion étant de 15% chez les mammifères (où cette tâche est généralement plus facile). Or beaucoup des échantillons non sexués pourraient être des femelles, d’identification souvent plus difficile, et les auteurs écrivent qu’ils ne peuvent pas affirmer que cela n’aurait aucun effet sur leurs conclusions. Ils restent donc très prudents:

«Les biais en faveur des mâles masculins peuvent être accidentels, par exemple, en raison de biais de piégeage (c'est-à-dire la méthode de piégeage, la saison de collecte, les comportements ou les traits masculins visibles), de difficultés à identifier les femelles au niveau de l'espèce, ou dans certains cas simplement parce qu'il y avait plus de mâles dans une population. Chez certains mammifères, une plus grande dispersion et une utilisation plus large de l'habitat peuvent faire que les mâles sont plus susceptibles d'entrer en contact avec des chasseurs ou des pièges; les mâles peuvent également présenter des niveaux plus faibles de néophobie, ce qui augmente la probabilité d'être capturés, bien que les preuves en soient limitées» (p. 2-3).

Ils précisent aussi que de nombreux facteurs entrent en jeu, et montrent que pour les espèces dont les femelles sont plus grandes ou plus visibles que les mâles, les femelles sont davantage représentées dans les collections (p. 5). De plus, il faut tenir compte du fait que chez certaines espèces, les sexes peuvent être naturellement séparés dans l’espace. C’est le cas des sites de perchage des chauves-souris. Or pour constituer les collections anciennes, l’usage était de capturer tous les chiroptères d’un même site. En plus de tels cas de taux de dispersion ou de modes d'utilisation de l'habitat différents, il faut rappeler que la migration différentielle des sexes est courante chez les oiseaux, ce qui ne peut qu'influer aussi sur les captures. En outre, de nombreuses espèces, comme le léopard, ont des régimes alimentaires et des aires de recherches de nourriture qui diffèrent selon le sexe. Chez les petits mammifères, les mâles occupent un habitat plus large et seront donc plus souvent en contact avec des pièges ou des chasseurs. Les oiseaux sont souvent chassés avec des appeaux, qui attirent préférentiellement les mâles. Or Dans les collections, l’existence d’un biais en faveur des mâles est justement très net pour les passereaux, qui forment 58% de l’ensemble des espèces des collections étudiées.

Une question non examinée en détail dans l’article est celle du sex-ratio dans la nature. Selon la littérature spécialisée, celui-ci (conventionnellement indiqué par le pourcentage de mâles au sein la population) est très fréquemment en faveur des mâles. Voici quelques exemples de sex-ratios à la naissance:

  • Babouins; jusqu’à 68%
  • Cerf: jusqu’à 63%
  • Macaque: jusqu’à 62%
  • Phoque: jusqu’à 58%

Ce sex-ratio est également très variable pour une seule et même espèce, allant par exemple de 46% à 57% chez les bovins. On sait par ailleurs qu'il peut varier selon la densité des populations. Par exemple, chez l’éléphant de mer, il va de 47,7% en basse densité à 53,3% en haute densité. Chez le loup, il varie de 38% à 59% selon le même critère. Il change également selon les saisons, passant ainsi de 38,5% en hiver à 70,5% en automne chez les campagnol des prés. Il évolue aussi selon les variations environnementales: chez le Kangourou, on a observé une diminution du sex-ratio de 57% à 47% à mesure de l’augmentation des pluies, tandis que chez le renne, il augmente quand l’environnement se dégrade, pouvant ainsi passer de 40 à 53%.

Mais le sex-ratio chez les adultes peut différer de celui qu'on observe à la naissance. Par exemple, chez les artiodactyles en général (bovidés, cervidés, suidés…), il est de 60% à la naissance, et pourtant les populations sauvages présentent généralement plus de femelles que de mâles. Là encore, les chiffres sont très variables. Chez les chèvres sauvages, il peut dépasser 58%, mais n'est que 18% chez les buffles. La prédation peut jouer un grand rôle: les lycaons tuent plus de mâles que de femelles, et c’est l’inverse pour les guépards, tandis que les lions ne semblent tuer que les femelles du cobe des roseaux. Une étude portant sur l’influence de la prédation sur le sex-ratio adulte de 31 espèces de mammifères a démontré que cette activité conduit à augmenter la proportion de femelles dans 74% des cas, car les mâles sont nettement surreprésentés dans les proies. Une méta-analyse de la littérature disponible en 1999 a montré que 85 % des actions de prédation touchaient des mâles (le Huffington Post en conclurait-il à un biais masculiniste des prédateurs?)

Les auteurs de l’article sur les collections des musées rappellent que, dans la nature, de nombreuses espèces d’oiseaux présentent un biais du sex-ratio en faveur des mâles, et que leur chiffre de 48% de mâles pour les mammifères conservés en collections n’est pas très éloigné des 50% attendus intuitivement. Il me semble même qu’au vu des variations connues, on est peut-être en droit de s’interroger sur sa pertinence, et qu'il pourrait entrer dans l'intervalle de la variabilité naturelle (mais je ne suis pas spécialiste).

Là où les résultats sont le plus significatifs, c’est en ce qui concerne les spécimens utilisés pour définir les espèces (holotypes, syntypes, lectotypes, néotypes), avec seulement 39% de femelles chez les mammifères, et 25% chez les oiseaux des collections étudiées. Dans ce cas, cela semble dû au fait qu’avant l’utilisation des techniques de la génétique, les nouvelles espèces étaient définies grâce à des caractères qui sont généralement plus évidents chez les mâles (plumage, baculum).

Dans leurs conclusions, les auteurs rappellent que les biais des collections ne concernent pas que le sexe, mais aussi, par exemple, les localités de collecte et l’âge des spécimens.

S’agissant de l’âge, je me demande comment il se fait que les journalistes qui dénoncent l'influence d'un stéréotype sexiste dans les Muséums, car les personnes chargées des collections dans les musées étaient «pour l’essentiel des hommes» jusqu’au XIXe siècle, n'expliquent pas aussi le biais d'âge touchant les mêmes spécimens par le fait que les personnes chargées des collections dans les musées étaient pour l’essentiel des vieux?

Peut-être parce qu'alors le ridicule d'une telle affirmation deviendrait trop évident.


Sources consultées:

Batellier F., M. Govoroun, & J.P. Brillard 2004. «Sex-ratio chez les oiseaux sauvages et domestiquesINRA Productions Animales 17 (5): 365-372.

Berger Joel, & Matthew E. Gompper 1999. «Sex Ratios in Extant Ungulates: Products of Contemporary Predation or Past Life Histories?» Journal of Mammalogy 80 (4): 1084-1113.

Clutton-Brock Tim H., & Glenn R. Iason 1986. «Sex Ratio Variation in MammalsThe Quarterly Review of Biology 61 (3): 339-374.

Cooper Natalie, Alexander L. Bond, Joshua L. Davis et al. 2019. «Sex biases in bird and mammal natural history collectionsProceedings of the Royal Society B: Biological Sciences 286 (1913): 0192025.

Réale Denis 1997. «Ressources trophiques et reproduction chez les mammifères et les oiseauxRevue d’Écologie 52: 369-410.

Hanzen Christian, Sylvie Chastant-Maillard, Anne-Sophie Rao et al. 2016. «Le sex-ratio chez les bovins: facteurs de variation.» Le Point Vétérinaire 367: 62-67.




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