La légende du danger des photos au flash pour l'art rupestre

Au Sahara, l'interdiction de photographier des peintures rupestres au flash ne repose sur aucune raison scientifique valable.

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Je vois poindre, cette fois sur FaceBook, l'argument éculé de l'interdiction des photographies au flash qui aurait été édictée pour protéger les sites rupestres et pariétaux.

De nombreuses institutions interdisent en effet ces photos, en affirmant qu'elles seraient supposées dégrader les peintures rupestres. C'est le cas par exemple au Sahara dans le Parc National du Tassili, mais aussi dans plusieurs grottes ornées de France ouvertes au public.
Or c'est absolument faux, comme on le sait depuis des décennies !

Il existe en effet une bonne centaine d'articles spécialisés portant précisément sur cette question, et qui concluent à l'innocuité du flash sur les œuvres.

Voyez par exemple cette étude : David Sanders 1995, "
Photographic Flash: Threat or Nuissance?" National Gallery Technical Bulletin, 16: 66-72. On le sait ou on le devine aisément, les services techniques de la National Gallery londonienne ne plaisantent pas avec la conservation des peintures, et la conclusion de cet article n'en est que plus intéressante, car son auteur souligne que les systèmes de flash modernes ne sont pas assez puissants pour dégrader les peintures, contrairement à ce qui avait été affirmé dans le passé. En conséquence, la National Gallery recommande de favoriser le flash plutôt que l'éclairage continu, car l'exposition totale dans le premier cas est bien moindre que dans le second.

Les expériences de Fred. E. Coy ont également montré qu'une seconde d'exposition à la lumière du jour équivaut à 200 photographies au flash à 1/200e de seconde, et donc qu'une minute de la lumière du jour équivaut à 12.000 flashes, etc. C'est pourquoi les manuels de conservation enseignent que «la photographie au flash est généralement considérée comme sans danger» (cf.
Conservation and Exhibition, 2013, p. 19). Ils reprennent les expériences de J.F. Hanlan ("The effect of electronic photographic lamps on the Materials of works of art", Museum News 48: 33-41) qui ont démontré que l'exposition à 25.000 éclats de flash n'a généralement aucun effet sur la plupart des matériaux, exception faite de certaines aquarelles et tissus (cf. Thomas B. Brill 1980, Light: its Interaction with Art and Antiquities, p. 29). L'éclairage à l'ultraviolet, parfois utilisé par les professionnels pour étudier des peintures, cause à celles-ci beaucoup plus de dommages que les flashes!

S'agissant de gravures rupestres, il est évident que l'impact est nul. Pour les peintures, il est non moins clair que les pigments minéraux ne sont pas sensibles au flash, comme l'ont démontré nombre d'expériences (voir la synthèse de Terry T. Shaeffer 2001:
Effects of Light on Materials in Collections: Data on Photoflash and Related Sources, Getty Publications, 220 p.). Le seraient-ils que Romain Pigeaud et Hervé Paitier n'auraient jamais obtenu l'autorisation de faire des photos au flash pour étudier Les pigments des grottes de la vallée de l'Erve!

Et si l'on parle de peintures rupestres sahariennes, qui se trouvent généralement dans des abris-sous-roche où elles sont exposées à la lumière du jour depuis au quatre ou cinq millénaires, l'impact du flash ne peut relever que de la légende contemporaine.

Cette interdiction a en réalité d'autres raisons.

En premier lieu, les anciens appareils étaient dotés d'un bulbe qui, parfois pouvait exploser, ce qui risquait de provoquer des projections de verre sur les objets photographiés. On comprend donc que ces systèmes aient alors été interdits. Hélas, malgré les avancées technologiques ayant conduit aux flashes actuellement intégrés dans les appareils numériques, bridges et téléphones portables, tous sans aucun danger, l'interdiction a été prolongée par les conservateurs sans autre raison, ou avec le faux argument de la protection des œuvres. Certains ont avancé que le déclenchement d'un flash gênerait les autres visiteurs, ce qui n'est pas faux et peut se comprendre, mais d'autres, franchement imaginatifs, ont affirmé que cela risquerait de déclencher les systèmes de sécurité (!). Or la raison la plus évidente, c'est que cette interdiction permet aux institutions de vendre leurs propres photographies. L'argument des droits d'auteurs, parfois avancé dans ce contexte, n'est pas valide, puisque certains musées l'ont résolu en faisant payer à l'entrée un droit de photographier.

Pour une discussion équilibrée sur cette question, avec bibliographie et webographie, voir Martin H. Evans,
Amateur Photographers in Art Galleries: Assessing the Harm done by Flash Photography, dont l'une des conclusions est qu'interdire la photo au flash sous prétexte de conservation des œuvres, c'est s'appuyer sur la moins crédible des raisons.

En ce qui concerne les images rupestres sahariennes, cette interdiction est de plus extrêmement dommageable, car l'usage intelligent du flash permet d'améliorer sensiblement les photographies des gravures, même en plein soleil, et pour les peintures son emploi autorise ensuite des traitements par
DStretch bien meilleurs. En effet, la lumière frontale d'un flash permet d'aplatir virtuellement les irrégularités de la roche-support, permettant ensuite au logiciel de mieux discriminer les pigments, et il se trouve que ce procédé est particulièrement efficace sur les peintures sahariennes.



Exemple de traitement d'une photo prise à Imerda (Tasīli-n-Ăjjer). Photo originale par Fabio Maestrucci:

Imerda brut


Traitement DStretch_CRGB:

Imerda DStretch



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